Au Canada, la langue française et la langue anglaise sont reconnues à titre officiel par l’article 16 de la Loi constitutionnelle de 1982 de notre pays. On leur accorde ce statut non seulement en vertu de leur longue et importante histoire au Canada, mais parce qu’il y a des institutions qui en découlent et des politiques qui veillent à promouvoir l’égalité l’une à l’égard de l’autre, voire à défendre la durabilité de ces cultures politiques respectives. Elles permettent l’accès aux systèmes gouvernementaux, juridiques, éducationnels et sociaux de notre pays, de nos municipalités et de nos provinces. Elles nous aident à définir notre pays, ainsi que nous-mêmes en tant que citoyens, tout en faisant fonctionner la machine qu’est la démocratie canadienne à tous les niveaux.
Or, selon moi, afin de promouvoir les objectifs ci-dessus, la formulation de l’article 16 de la Loi constitutionnelle de 1982 portant sur les langues officielles de la constitution fait exprès de ne pas parler du bilinguisme des deux langues en ce qui concerne leur part et importance dans nos institutions sociopolitiques. C’est-à-dire qu’on reconnaît officiellement que le français et l’anglais se parlent et se vivent parallèlement au Canada, sans nécessairement en venir à se rencontrer. On promeut l’égalité linguistique et la possibilité de pouvoir bénéficier de ses droits sur la scène gouvernementale, mais on n’établit pas que le phénomène du bilinguisme soit manifestement la direction désirée que nous voulions entreprendre en développant nos institutions sociopolitiques. Il peut être désirable d’adopter une politique de bilinguisme facultatif afin de mieux gérer certains services gouvernementaux et desservir une clientèle bilingue plus efficacement, chez Poste Canada par exemple, mais d’adopter une politique de bilinguisme obligatoire, c’est ignorer la façon dont la langue se vit et s’apprend dans la vie de tous les jours.
À vrai dire, dans certaines circonstances, une telle politique peut se présenter aux antipodes de la valorisation de l’égalité des deux langues officielles au Canada. Là où la population minoritaire est beaucoup plus petite que celle de son partenaire, un projet de bilinguisme chevauche précairement la frontière de l’assimilation. Une langue qui existe en parallèle avec une autre, mais qui n’est aucunement impliquée dans la gestion politique ne saura jamais se perpétuer dans la communauté. D’après Jean Laponce, une langue cherchera toujours à devenir dominante par rapport à ses concurrentes et dans ce dessein, elle va vouloir nécessairement contrôler la gestion des institutions politiques de la société.
Edmund Aunger, chercheur renommé en matière de droits linguistiques en situation minoritaire, nous peint l’image de cette bataille linguistique. En fouillant dans les archives canadiennes et en scrutant de nombreux documents poussiéreux, le professeur Aunger tente de récrire l’histoire de la dualité linguistique de l’Ouest canadien. Ce qu’il a découvert, c’est que malgré la politique de dualité linguistique qui a été adoptée lors de la création des Territoires du Nord-Ouest en 1870, ceux au pouvoir étaient parfois tous anglophones et leurs décisions politiques reflétaient cette dynamique. De plus en plus, le fonctionnement du gouvernement devenait unilingue anglophone, malgré qu’on ait des provisions constitutionnelles pour protéger l’utilisation de la deuxième langue officielle.
Ainsi, en excluant les interlocuteurs français des positions de pouvoir, on a pu réduire l’importance de cette langue et faire de l’Ouest canadien un milieu politiquement unilingue. En conséquence, les minorités francophones de la région s’affrontent toujours aux gouvernements de l’Ouest pour restaurer les droits qui les ont été créés à l’ère de Louis Riel. La cause juridique est parfois le seul recours qui demeure et des citoyens actifs comme Gilles Caron doit en faire appel pour obtenir leur droit. Même lorsque le droit est constitutionnellement enchâssé, tel qui a été le cas avec le droit à l’éducation en langue de la minorité garantie par l’article 23 de la Charte canadienne, les minoritaires se trouvent devant les cours pour démontrer que le bilinguisme offert en rechange n’est pas suffisant pour faire respecter l’égalité de la dualité linguistique au Canada.
Selon ce qui précède, lorsque les droits linguistiques accordés aux minorités ne bénéficient pas d’une autonomie relative quant à leur gestion, la langue de la majorité risque de s’imposer et d’entraver le progrès des communautés minoritaires à s’affirmer légitimement. En application, dans les écoles d’immersion française qui partagent ses corridors avec des anglophones par exemple, une culture de bilinguisme va très possiblement diluer l’utilisation de la langue minoritaire. En s’attardant plus longuement sur l’éducation de la langue minoritaire, la force de la majorité va voir à ce que quiconque puisse apprendre la langue de la majorité également. Afin de réellement protéger une langue minoritaire et sa culture, l’on ne se trompera pas en disant que l’apprentissage de la langue de la minorité doit être unilingue pour que le produit soit bilingue.
Cette maxime des minorités linguistiques, laquelle semble contredire l’objectif visé de la dualité des langues, en réalité, nous explique comment on peut faire en sorte de mieux promouvoir l’égalité et l’épanouissement d’une culture bilingue au Canada. En ayant des communautés à l’appui des minorités et capables de survivre de façon autosuffisante, on pourrait mieux promouvoir la culture sociopolitique qui ultimement va faire respecter la dualité linguistique dont la Loi constitutionnelle de 1982 en assure la protection.
Ne serait-ce que pour le simple fait d’enrichir notre diversité linguistique, la question d’assurer la durabilité des institutions requérant une forte communauté linguistique ne serait pas d’importance primordiale. Toutefois, les cultures juridiques et politiques issues de cette dualité linguistique et qui sont en mesure de faire intégrer de nouveaux immigrants au Canada dans les systèmes démocratiques par exemple, nous donnent davantage de raisons pour lesquelles il faut voir à les faire répandre là où cela est nécessaire. En donnant à nos communautés linguistiques l’occasion de prendre en main une entreprise institutionnelle autogérée pour ainsi dire, on créera un programme national durable de bilinguisme, sans diluer la culture politique préexistante.
En guise de conclusion, la réalité au Canada est telle : il existe toujours des communautés qui fonctionnent dans la langue de la minorité, mais qui luttent perpétuellement pour revendiquer le droit de gérer leurs services sociaux et politiques. Or, afin de se conformer à la vérité pragmatique de cette dualité, il ne s’agit pas de rendre chaque citoyen canadien bilingue suivant un rêve irréalisable, mais de permettre la gérance des institutions auxquelles les minoritaires linguistiques demandent avoir accès.
mercredi 25 mars 2009
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